Ils s'appellent George Harrison, Ray Davies, Pete Townshend, Neil Young ou encore Bob Dylan, et ils ont tous commis des crimes contre l'humanité musicale en laissant de côté quelques unes de leurs plus grandes chansons pendant des années: intéressons-nous aujourd'hui à l'art du "previously unreleased".

Lorsque vous jetez un oeil à la tracklist des bonus d'un CD, il arrive souvent que vous puissiez tomber sur la mention "previously unreleased" placée à côté d'un titre. Ce qui signifie que le titre en question n'avait jamais été publié auparavant, que c'est la première fois que le public peut les entendre, du moins officiellement. Le résultat de ces chansons inédites est variable: des fois, on comprend pourquoi elles sont restées au fond d'un tiroir. Mais d'autres fois, on se les prend en pleine gueule, on sort de l'écoute assez abasourdi, en se demandant simplement pourquoi ont-elles mis 20, 25, 30 ans à sortir. Petit regroupement de quelques unes de ces merveilles restées dans l'ombre pendant de longues années, et qui, doux euphémisme, ne le méritaient pas.

George Harrison - I Live For You

Pour bien des artistes, I Live For You serait la chanson d'une carrière. George Harrison, lui, pouvait se permettre de la reléguer au statut de fond de tiroir. Il s'agit d'une chanson signée et interprétée par l'ancien guitariste des Beatles, enregistrée en 1970 lors des sessions de son célèbre premier album solo, le monumental All Things Must Pass. Ballade pop/folk on ne peut plus ravissante, elle a pourtant été écartée de l'album définitif. D'après les dires de l'intéressé, ses musiciens et lui n'arrivaient pas à faire une prise convaincante... L'exigence des génies. I Live For You est apparue pour la première fois sur disque en 2000, à l'occasion de la réédition de All Things Must Pass. Il a fallu 30 ans pour que cette merveille qui n'a pas à rougir des morceaux de bravoure de l'album original en terme de songwriting et d'émotion soit enfin reconnue à sa juste valeur, ce qui relève presque de l'indécence.

Ray Davies - I Go To Sleep

Autre génie, autre chef d'oeuvre oublié. Ray Davies, la tête pensante des Kinks, enregistre I Go To Sleep en 1965, sous forme de démo piano/voix. Pourtant, cette chanson n'aboutira jamais à une version définitive des Kinks. Elle sera empruntée par d'autres. Le groupe The Applejacks sera le premier à sortir une version du morceau. Suivront entre autres Cher et les Pretenders. Mais impossible d'entendre la version première interprétée par Ray Davies jusqu'à la réédition CD de Kinda Kinks chez Sanctuary, en... 2004. Presque 40 ans pour découvrir cette perle mélancolique et inquiétante, qui n'a pas eu de plus grand interprète que son auteur.

The Who - MelancholiaGirl's Eyes

Ces deux chansons des Who ont été enregistrées lors des sessions de l'album The Who Sell Out en 1967. Comme d'autres morceaux écartés de l'album définitif, elles témoignent du niveau des Who cette année-là. Le groupe de Pete Townshend marche tellement sur l'eau qu'il se voit obligé de laisser tomber des chansons de ce calibre. Incroyable mais vrai. Melancholia et Girl's Eyes seront publiées pour la première fois, parmi d'autres titres issus de ces mêmes sessions, dans le coffret Thirty Years Of Maximum R'n'B en 1994, qui mélangeait raretés et classiques; avant d'être intégrées à la réédition CD de The Who Sell Out l'année d'après. La première, signée Townshend, est une claque absolue, très rock, pesante et sombre (c'est sans doute ce pourquoi elle a été écartée, elle contraste un peu avec l'ambiance pop et plutôt légère de l'album original), avec un Roger Daltrey absolument impérial au chant. Girl's Eyes quant à elle, est l'oeuvre de Keith Moon, qui signe les paroles, la musique, et interprète sa chanson. Si son interprétation n'est pas fabuleuse, Keith Moon n'ayant jamais été un grand chanteur; la qualité du songwriting, elle, démontre que Moon n'était pas seulement le plus grand batteur rock de l'histoire. Il pouvait aussi s'improviser en un fabuleux compositeur pop. Une facette du personnage hélas très sous-estimée, voire oubliée.

Neil Young - Stringman

Que s'est-il passé dans la tête de Neil Young au soir du 7 février 1993, lorsque celui-ci a décidé de déterrer, à l'occasion de son MTV Unplugged, cette chanson de 1976 ? Le Loner est un spécialiste des morceaux tombés aux oubliettes. Il les écrit, les chante sur scène quelquefois, puis les abandonne. Il en a un bon paquet comme ça, connus des fans les plus hardcore, et encore. Le fait que l'une de ces chansons, Stringman, ait refait surface 17 ans après son écriture, relève du miracle. En quel honneur Neil a-t-il bien pu décider de la ressortir ? S'adressait-il à quelqu'un en particulier ? Le mystère est là. La chanson, elle, est un chef d'oeuvre piano/voix qui fout les poils à chaque écoute, un des plus beaux moments de l'Unplugged.

Bob Dylan - Blind Willie McTell

On termine avec ce qui est peut-être le cas le plus célèbre de toute l'histoire du "previously unreleased". Avec le temps, cette bouleversante chanson de Bob Dylan s'est imposée comme l'un des grands classiques de la carrière du monsieur. Il faut dire qu'il s'agit sans doute de l'une de ses plus belles et touchantes pépites: les paroles, la musique, l'interprétation, tout y est beau à pleurer. Pourtant, si Blind Willie McTell a été enregistrée lors des sessions de l'album Infidels sorti en 1983, Dylan l'a gentiment mise de côté pour ne la sortir qu'en 1991, sur les premiers volets des Bootleg Series. Il mériterait un procès pour ça. D'après lui, cette chanson n'est qu'une ébauche, quelque chose qu'il n'a jamais terminé. En l'état, elle est déjà tellement immense que l'on se demande bien ce que ça aurait été si l'intéressé en était venu à bout. Peut-être le signe qu'il s'agit de l'oeuvre d'une vie, en somme.