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1977 est une année charnière pour le rock anglais. C'est l'année de l'explosion punk, des Sex Pistols, du premier Clash... 1977 est aussi, comme un symbole, l'année du nouveau départ des Kinks. Symbolique, car, quoi de plus British dans l'âme que le groupe de Ray Davies ? Pourtant, à l'époque, cela fait quelques années déjà que plus personne en Angleterre n'en a rien à carrer. Les Kinks sont un symbole du passé, un autre temps évaporé avec la fin des Beatles en 1970. Les Who et les Stones ont survécu au passage des seventies, ayant su américaniser leur musique avec succès, ce qui leur a permis non seulement de conquérir l'outre-Atlantique, mais aussi de rester populaires chez eux. Pour les Kinks, la tentative d'américanisation a bien eu lieu au début des années 1970. Artistiquement, c'est la messe, avec deux disques fabuleux chacun emprunts d'une certaine mélancolie ricaine: l'immense Muswell Hillbillies (1971), et le très sous-estimé Everybody's In Show-Biz (1972). Pourtant, allez savoir pourquoi, la foirade commerciale est aussi grande que la musique est belle. Les Kinks ne parviennent pas à conquérir l'Amérique, et se font du même coup oublier de leur propre public. S'ensuivent quelques tentatives de renouer avec le charme British qui a fait leur fortune dans les années 1960, sans succès là non plus. Puis arrive 1977. Les Kinks quittent RCA, et signent chez Arista. Les frères Davies reviennent aux fondamentaux avec Sleepwalker, un disque de chansons indépendantes les unes des autres, loin des albums-concepts du milieu des années 70, et manifestement tourné vers la pop US de l'époque. A long terme, ils parviendront cette fois à conquérir les Etats-Unis, symbole de leur renaissance. Mais il leur faut également retrouver leur public anglais. Si la tâche s'avère plus ardue, la tentative, elle, est formidable.

Le single de Father Christmas, que nous abordons en ce jour de Noël, sort le 25 novembre 1977. C'est le 45-Tours punk des Kinks, celui avec lequel ils essayent de retrouver la gloire (essayent seulement: le single ne connaîtra qu'un succès mitigé...) en sautant sur l'opportunité de s'amuser avec cette vague de rock jeune, énergique et contestataire qui déferle sur les UK. Father Christmas, par plusieurs aspects, n'est qu'une parodie de punk-rock, un pastiche si l'on veut. Premièrement, les Kinks savent jouer de leurs instruments et écrire des chansons, différence fondamentale face aux Sex Pistols, par exemple. Mais surtout, leur single punk se basera sur Noël, et même sur le père Noël. Rien de moins punk dans l'âme. Une thématique qui remplit la chanson de petites clochettes kitsch en guise d'intro, et sur le refrain. L'approche fait donc sourire: les Kinks veulent se mettre à la page tout en gardant leur charme pop.

Or c'est là que le génie de Ray Davies intervient. La tentative n'est certes pas complètement sérieuse, cela n'aurait de toute façon pas correspondu avec l'esprit du groupe; mais elle n'est pas entièrement parodique non plus. Davies n'est pas dupe, il sait sans doute à quel point les Kinks ont quelque chose à voir avec la mouvance punk. Aujourd'hui, ils sont d'ailleurs considérés comme des précurseurs: You Really Got MeAll Day And All Of The Night, les premiers grands classiques en somme, reposaient sur un riff agressif et teigneux, et reflétaient déjà, en 1964, bien avant les Clash, l'énergie d'une fertile jeunesse anglaise. Father Christmas, c'est à nouveau ce riff façon hachoir: Dave Davies y est d'une redoutable efficacité. C'est une énergie folle, aussi, totalement rock'n'roll. Et puis, il y a les paroles. Ray Davies est, à n'en pas douter, le plus grand parolier britannique de l'histoire. Il n'a cessé de chanter les désarrois sociaux de son pays, tout en finesse et en humour, voire en ironie. Les grands exemples ne se font pas prier dans la discographie kinksienne, de Get Back In The Line à She's Bought A Hat Like Princess Marina, pour ne citer qu'elles. En somme, il partage le même engagement social que les jeunes punks de 1977, et va s'en servir avec brio pour Father Christmas. La chanson est hilarante et grave à la fois. Elle raconte les mésaventures (déjà exposées au sein de la pochette, qui reprend les grandes idées de la chanson façon BD) d'un homme déguisé en père Noël dans un magasin. Un gang d'enfants se rue sur lui, exposant leur liste de Noël, qui s'apparente davantage à des revendications: ils ne veulent pas de jouets, amusement de riches. Ils veulent de l'argent. Parce qu'ils en manquent. Et accessoirement, ils aimeraient bien également un boulot pour leurs parents, parce que ça aussi, ça manque. Un texte engagé, qui s'accorde aussi bien avec l'univers de Davies qu'avec celui de la génération punk. A noter que celle-ci se fait pourtant fustiger dans la face B du single, le génial Prince Of The Punks, qui narre l'histoire d'un looser qui trouve le succès grâce à la musique punk, qui lui permet de se faire passer pour tout ce qu'il n'est pas. Le morceau aurait été inspiré par la figure de Tom Robinson...

Quoiqu'il en soit, Father Christmas est l'oeuvre d'un groupe qui exploite l'Angleterre punk pour mieux lui montrer qu'ils ne l'ont pas attendue. Les dinosaures que sont déjà les frères Davies en 1977 partagent le même esprit. En cela, ils auraient pu renouer avec le haut des charts, ce qui n'a hélas pas fonctionné. Reste un excellent single des Kinks, qui passe toujours à merveille en cette période de fêtes !