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Lola Versus Powerman And The Moneygoround est le huitième album des Kinks, et aussi celui qui marque leur retour au sommet des tops. Le groupe des frères Davies, bien que toujours parfait musicalement, patinait commercialement depuis 1968. Un déclin peut-être dû à l'irrésistible américanisation de la pop et du rock ces années-là, contre laquelle les Kinks, groupe anglais par excellence, s'élevaient ironiquement à travers The Kinks Are The Village Green Preservation Society, leçon de pop british, qui fit hélas un gros bide. L'album que nous allons évoquer maintenant (dont la pochette arbore un Part One, au passage, or il n'y a jamais eu de Part Two) remet le groupe au goût du jour grâce au single Lola, immense classique Kinksien qui se taillera un n°2 dans les charts britanniques, puis Apeman, n°5. Résumer Lola Versus Powerman And The Moneygoround à un succès commercial serait toutefois mal venu, tant l'album brille aussi de mille feux par sa musique.

1970. Les Beatles se séparent, les Stones et les Who prennent des tournants musicaux de plus en plus importants. S'ils veulent survivre, les Kinks doivent évoluer eux aussi. L'heure n'est plus aux singles ravageurs de 2'30, et Lola Versus Powerman And The Moneygoround est marqué par une pop se mettant à l'heure des années 1970. Les morceaux sont plus élaborés en terme d'arrangements comme de composition, et surtout, Ray Davies conserve sa foi en l'album-concept après les tentatives peu fructueuses commercialement parlant de ...Village Green... et d'Arthur. Cette fois, le pari de construire un disque autour d'une ou de plusieurs thématiques va payer. Parce que les temps changent. Lola Versus Powerman And The Moneygoround compte plusieurs chansons centrées sur les joies et les peines du pouvoir ou de son absence, du succès ou de son absence, de l'argent ou de son absence. Et, au milieu de tout ça, quelques volontés d'évasion, de liberté, comme des tentatives d'échapper aux inévitables quêtes d'une société néanmoins attachante, parce que superbement bien décrite par Ray Davies.

La tête pensante des Kinks est peut-être le plus grand parolier de l'histoire de la pop. Il fait briller à travers Lola... tout son humour, toute son ironie, son sens critique, allumant les producteurs dans The Moneygoround ou Denmark Street ("you go to a publisher and play him your song, he says 'I hate your music and your hair is too long, but I'll sign you up cause I'd hate to be wrong' !"), sachant s'y prendre comme personne pour décrire les travers divers ("I met her in a club down in Old Soho where you drink Champagne and the taste is like Coca-Cola", au début de Lola, chanson absolument hilarante sur une rencontre avec un travesti, voire un transsexuel). Parfois, Davies sait aussi pondre des textes plus sérieux mais non moins magnifiques; ainsi, Get Back In Line est une chanson d'une tristesse insondable sur un chômeur désespéré, dont les paroles, conjuguées à la manière de chanter de Ray, filent les poils du début jusqu'à la fin.

Mais en génie qu'il est, Ray Davies fait aussi, encore une fois, un carton plein pour ce qui est de la musique. De ce côté-là, le grand sommet de Lola... s'appelle sans doute This Time Tomorrow, chanson bluffante en tous points, qui se passe de mots. Entre les couplets rêveurs, le refrain mélancolique, ce pont incroyable, ou le piano cavalant sur la fin, tout y est une démonstration de pop digne des plus grandes chansons de l'époque, qu'il s'agisse de l'écriture comme des arrangements sans parler de l'interprétation. La mélancolie propre à This Time Tomorrow, on la retrouve à travers Get Back In Line, où la musique s'accorde bien avec les paroles, sans pour autant faire dans le pathos larmoyant: la finesse est de rigueur. A Long Way From Home, bien que moins marquante, peut aussi rentrer dans ce peloton de chansons. Pour le reste, Ray Davies tape aussi dans des choses plus légères, en témoignent le génialissime Apeman, sa ligne de piano qui reste dans la tête ainsi que son refrain rafaîchissant et addictif, ou encore Denmark StreetThe Moneygoround fait volontairement dans le mélodramatique ironique, le morceau a quelque chose d'assez théâtral, exagéré. Enfin, parmi les grandes pépites signées Ray, on ne peut que citer le pilier central Lola, qui a tout de la grosse machine pop du début des années 1970. Une chanson efficace, puissante, maîtrisée, l'essence même du classique.

Si Ray Davies vend du rêve tout au long de l'album, attention toutefois à ne pas oublier son petit frère, Dave Davies. Disque après disque, le guitariste du groupe et chanteur occasionnel a su s'imposer comme un élément important dans les compositions des Kinks. Ici, il signe Rats, un rock efficace bien que ne faisant pas partie des merveilles de l'album. En revanche, il est aussi l'homme de Strangers, une ballade à dominante acoustique rejoignant les grands moments d'émotion du disque. Il s'agit de l'une des plus flagarantes réussites de Lola..., la voix trébuchante de Dave convient parfaitement à l'atmosphère de la chanson. Le cadet des frères Davies s'illustre enfin par quelques mémorables riffs, celui de Powerman, chanson qu'il interprète et écrite en collaboration avec Ray, ou encore le thème central de Top Of The Pops.

Vous l'avez deviné si vous ne connaissez pas l'album, Lola Versus Powerman And The Moneygoround est un chef d'oeuvre, un régal. Peut-être bien le meilleur album des Kinks, ce qui n'est pas peu dire. Le groupe réussit une transition merveilleuse (déjà quelque peu entamée avec Arthur) vers le grand bain des années 1970, jusqu'à imposer Lola... comme l'un des très grands disques de 1970. La décennie sera malheureusement bien inégale pour le groupe, diverses tensions et manques d'inspiration venant quelquefois altérer l'intense oeuvre des Kinks. Reste que Lola Versus Powerman And The Moneygoround, lui, est qualitativement comparable aux Kinks des années 1960, à savoir le très très haut du panier.

1. The Contenders (2:42)

2. Strangers (3:19)

3. Denmark Street (2:02)

4. Get Back In Line (3:06)

5. Lola (4:02)

6. Top Of The Pops (3:39)

7. The Moneygoround (1:48)

8. This Time Tomorrow (3:27)

9. A Long Way From Home (2:26)

10. Rats (2:38)

11. Apeman (3:52)

12. Powerman (4:22)

13. Got To Be Free (3:00)