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Mine de rien, l'on peut évoquer sans mal R.E.M. comme l'un des groupes les plus solides et les plus emblématiques de la scène alternative américaine. En 30 ans de carrière, ces mecs se sont avérés souvent doués pour les albums (on trouve dans leur discographie des merveilles comme Automatic For The People ou Up); néanmoins, ils faisaient généralement encore plus mal sur du court format. Des singles de malades chez R.E.M., il y en a eu plus d'un, et le groupe de Michael Stipe fait partie de ceux dont les meilleures chansons sont aussi les plus réputées. C'est un groupe à best-of, quoi, ce qui n'est pas obligatoirement péjoratif. Losing My Religion bien sûr, le terrassant Everybody HurtsOrange CrushThe One I Love sont autant de petits chefs d'oeuvre de 4 minutes dont on ne se lassera sans doute jamais. Mais il y a un single en particulier qui m'a profondément marqué, au point de faire partie de mes chansons de l'île déserte, comme ils disent.

Il s'agit, donc, de Man On The Moon. Publié en novembre 1992, ce single est le deuxième relatif à Automatic For The People, soit sans doute le meilleur album du groupe. Le morceau, qui sera un beau succès, évoque Andy Kaufman, ce comédien et humoriste américain aux numéros et interventions télé absurdes, voire la plupart du temps complètement improbables. Un homme qui brillait par sa capacité à mener tout le monde en bateau, et ainsi à se foutre gentiment de la gueule du monde. Parce qu'il n'est pas rare que les plus forts partent les premiers, Kaufman est mort à 35 ans des suites d'un cancer, en 1984. Beaucoup ont alors pensé à un nouveau canular de l'artiste. Mais 30 ans plus tard, Andy Kaufman n'est pas réapparu. Restent ses imitations d'Elvis ou encore son faux combat de catch contre Jerry Lawler, qui sont évoqués dans le morceau de R.E.M.

Musicalement, la chanson frappe fort. Elle commence comme une ballade acoustique, sur une intro splendide à plusieurs guitares, avec une mention spéciale 'frisson' lorsque surgit la slide de Peter Buck. L'intervention de la mandoline sur le premier couplet accompagne finalement toute la chanson, ce qui n'est pas sans évoquer Losing My Religion. Toutefois, la mandoline a une vocation rythmique sur Man On The Moon, là où son intérêt était surtout mélodique dans le tube précité. On admirera également dans les couplets ces quelques touches discrètes de piano qui contribuent à donner une forte consistance musicale, une épaisseur à la chose. Enfin, on ne peut que signaler la magnifique performance vocale de Michael Stipe, excellent chanteur au timbre assez unique et très reconnaissable, qui signe ici l'une de ses meilleures prestations.

Mais c'est le refrain, surtout, qui est divin ici. Il commence sur une attaque parfaite de Bill Berry à la batterie, qui laisse ensuite une large place aux guitares de Peter Buck. Le contraste entre la guitare rythmique qui structure le tout et la slide évasive qui aurait tendance à le déstructurer est absolument sublime. La production rend totalement grâce à ce refrain, elle est profonde, un rien 80's, mais n'est jamais excessive, elle convient parfaitement au morceau dans son ensemble. Et puis, il y a ce potentiel de songwriting incroyable. Le morceau est un bijou d'écriture et cela se ressent tout particulièrement dans ce refrain addictif, efficace et intense. Enfin, lorsque Buck claque son petit solo, il prouve qu'il est définitivement le grand bonhomme de ce single décidément parfait.

Man On The Moon sera embellie par un très beau clip en noir et blanc, puis servira en 1999 à la bande-son du film du même nom, superbe évocation de la vie d'Andy Kaufman dirigée par Milos Forman, avec un Jim Carrey éblouissant et méconnaissable dans le rôle du comédien. 22 ans après sa sortie, la chanson de R.E.M., elle, n'a pas pris la moindre ride, reste étincelante à chaque écoute. C'est à mon sens le meilleur single du groupe, et l'une des plus belles chansons pop des années 1990.