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Je ne fais pas dans l'originalité aujourd'hui, je vous l'accorde. Certes, on a déjà tellement parlé de ce disque qu'il pourrait sembler vain d'en parler encore. Pourtant, il fait partie de ces oeuvres tellement importantes, novatrices et énigmatiques qu'on a l'impression de ne jamais en avoir dit assez sur le sujet. Alors on y revient régulièrement, sans vraiment savoir pourquoi. C'est précisément mon cas maintenant: ça fait assez longtemps que je ne l'ai pas écouté, mais là, subitement, j'avais I Talk To The Wind dans la tête, et l'envie m'est venue, sans prévenir, de reparler de In The Court Of The Crimson King. Ce premier album de King Crimson, sorti en 1969, marque une avancée considérable dans une pop complexe (soyons honnêtes, à part peut-être 21st Century Schizoid Man, on ne saurait appeler ça du rock) teintée de jazz, d'influences classiques, voire d'ambiances folk de temps à autres. Un style qui trouve ses plus anciennes racines dans des albums comme Pet Sounds, et sur lequel se pencheront des précurseurs tels que Procol Harum ou les Moody Blues. En somme, on parle ici de la naissance du "rock progressif", véritablement consacré et défini par In The Court Of The Crimson King.

L'album constitue un voyage musical assez inédit pour l'époque: la longueur des morceaux, leur complexité, le grain de génie du fond et même de la forme parfois en font une oeuvre radicalement moderne, et qui demeure bien des années après l'un des indispensables jalons du genre. Cinq morceaux, cinq pièces pas forcément faciles durant de six à douze minutes: In The Court Of The Crimson King ouvre la porte à une musique pour le moins évoluée. C'est le premier titre de l'album qui marquera le plus considérablement les esprits. 21st Century Schizoid Man demeure le morceau emblématique de King Crimson. On a affaire à une véritable furie jazz-rock, presque hard-jazz dans laquelle le feu s'allume subitement après une intro brumeuse et mystérieuse de 30 secondes. Le riff violent, agressif joué conjointement par la guitare de Robert Fripp et le saxophone de Ian McDonald prend majestueusement place, puis Greg Lake hurle des paroles que l'on n'imagine pas vraiment sorties du générique des Bisounours (innocents raped with napalm fire, entre autres joyeusetés). Enfin, c'est rapidement le lâcher de variations instrumentales toutes plus ahurissantes les unes que les autres: on s'en prend plein la gueule dès le début du disque. La fin du titre introduit à une constante chez King Crimson: le morceau se termine en effet dans un bordel cacophonique cher à la bande de Robert Fripp. 21st Century Schizoid Man relève de l'anthologie et, encore une fois, a largement marqué les esprits. Il les marque encore aujourd'hui d'ailleurs, Kanye West ayant samplé le morceau en 2010, entre autres exemples.

L'un des passages les plus fascinants du disque est sans aucun doute l'enchaînement aussi improbable que réussi entre l'agressivité sonore sans nom des dernières secondes de 21st Century Schizoid Man et la douceur bucolique de I Talk To The Wind. Ladite chanson est probablement ma préférée de l'album. Elle consiste en une envolée mélancolique et légère marquée à la fois par la voix triste de Greg Lake, la flûte enchantée de McDonald, la guitare rêveuse de Fripp et la batterie d'une précision chirurgicale de Michael Giles. Il n'y a pas de membre plus fort qu'un autre là-dessus, il est intéressant de constater à quel point nous tenons un vrai groupe où chaque musicien a autant sa place que l'autre. La cohésion est incroyable, et c'est sans doute la grande force de cette pure splendeur.

On pourrait dire la même chose de Moonchild, le morceau le plus long du disque. Sauf qu'en dehors de ses deux premières minutes, il ne tape pas dans la même catégorie. Il n'y a guère qu'au début que l'on retrouve l'ambience apaisée, calme, belle tout simplement, de I Talk To The Wind. Puis le groupe opère un virage à 360°: le reste du titre est une improvisation, certes tranquille elle aussi, mais complètement déstructurée et désarçonnante. Difficile d'accès, cette partie instrumentale s'étendant sur pas moins de 10 minutes. On pourra facilement être découragé lors des premières écoutes, et attendre péniblement la piste suivante; mais comme souvent chez King Crimson, la persévérance est nécessaire, et peu à peu, Moonchild saura se faire apprécier dans son intégralité grâce à sa finesse et à nouveau sa splendide cohésion de groupe.

Entre I Talk To The Wind et Moonchild vient se caler Epitaph. Cette dernière reste à mon sens la chanson la plus faible de l'album. Toutefois, ce jugement n'a de valeur que par rapport aux autres morceaux de In The Court Of The Crimson King: attention à ne pas la sous-estimer pour ce qu'elle est. Soyons francs, c'est une splendeur de plus, assez sombre voire triste, où les parties de guitare de Fripp sont admirables au-delà de tout. Cependant, Epitaph est un peu trop chargée en mellotron, cet instrument typique du rock progressif souvent lourd et pompeux, coupable d'avoir bousillé quantité de morceaux de l'époque. A défaut d'être bousillée, Epitaph est assez alourdie et a un peu mal vieilli. De même, le chant de Greg Lake sur ce titre est assez poussif, pas forcément joli. Mais malgré ses défauts, on n'imagine pas l'album sans Epitaph, qui demeure une excellente pièce de rock progressif.

Le point final de In The Court Of The Crimson King a justement pour nom The Court Of The Crimson King. On parle à nouveau d'une chanson emblématique du groupe, et à nouveau d'un pur sommet. Morceau moyenâgeux reposant sur une alternance entre couplet/refrain et variations instrumentales, tout y est sublime. Mention spéciale cette fois à la performance vocale de Greg Lake, qui y excelle. Le moment le plus fascinant de The Court Of The Crimson King est indiscutablement ses dernières minutes, avec premièrement un final en forme de bonus caché. Quelques derniers coups de cymbale retentissent, puis, silence, on pense que c'est fini à la première écoute. Mais une dizaine de secondes plus tard, une flûte discrète intervient reprenant le thème principal du morceau. Et ça repart pour un final spectaculaire marqué par 5 dernières secondes dissonantes et cacophoniques sans lesquelles le titre ne serait pas le même. A la manière de 21st Century Schizoid ManThe Court Of The Crimson King se clôt brutalement, mais cette fois, cela n'ouvre pas la porte à une autre chanson. Le rêve est fini, au moins jusqu'à la prochaine écoute de l'album.

In The Court Of The Crimson King est une oeuvre fascinante et étrange jusqu'à sa pochette, signée du jeune Barry Godber, qui décèdera hélas peu de temps après. Une artwork assez flippante et oppressante, qui annonce la couleur: cet album ne ressemble à aucun autre. A la fois poétique, doux, brut, In The Court Of The Crimson King se révèle également addictif et poursuit longtemps l'auditeur, quitte à ce que parfois, I Talk To The Wind, ou un autre morceau, vienne s'immiscer inexpicablement dans sa tête. Un chef d'oeuvre, que dire de plus.

1. 21st Century Schizoid Man (7:24)

2. I Talk To The Wind (6:08)

3. Epitaph (8:49)

4. Moonchild (12:13)

5. The Court Of The Crimson King (9:23)