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La pochette donne le ton. Ils sont toujours là, tous les quatre. La formation d'origine, celle qui restera jusqu'à la fin. Deacon, Taylor, Mercury, May. Ils sont bien présents, oui mais, ils ont tellement changé. Et en si peu de temps ! Les cheveux se sont raccourcis, les fringues adoptent la mode de 1980, et Freddie arbore pour la première fois son emblématique moustache, qu'il gardera jusqu'à l'apothéose de Wembley, en 1986. Play The Game, sorti le 30 mai 1980, est le troisième single parmi ceux correspondants à l'album The Game, huitième du groupe, qui sortira pile un mois plus tard. Queen n'a attendu ni cette chanson, ni cet album, pour opérer un tournant dans leur musique. Remémorons-nous tout d'abord la grandeur théâtrale et grandiose, aussi impressionnante sur la forme que sur le fond, des jeunes gens de Bohemian Rhapsody, qui du haut de leurs 28, 29 ans, révolutionnent à jamais le rock, lui apportent une nouvelle couleur qui n'appartient qu'à eux, souvent imitée mais jamais égalée. On aimerait se plonger infiniment dans un pareil delirium musical, mais ce Queen-là ne dure qu'un temps. Dès l'année 1977, We Will Rock You inaugure une longue série de tubes pop de la Reine, qui s'oriente désormais vers une musique moins complexe, plus calibrée pour les radios, sans toutefois renoncer à l'inventivité ni à la folie. Une tendance qui sera largement confirmée par Bicycle Race, en 1978, ou l'OVNI néo-Elvisien Crazy Little Thing Called Love, l'année d'après. Cette légère avancée du groupe vers de nouvelles ambiances, un nouveau cycle, ne laisse toutefois présager en rien de ce à quoi nous aurons droit ne serait-ce qu'en 1984, l'année de Radio Ga Ga et I Want To Break Free, chansons qui consacreront un Queen qui semble bien loin de A Night At The Opera, qui a troqué son génie indescriptible et inclassable contre des boîtes à rythme et d'embarrassants bidouillages électroniques de toutes sortes. Que s'est-il passé ? On ne peut se résoudre à croire qu'un tel bouleversement dans la musique de Queen s'est déroulé innocemment. Une clé existe, obligatoirement, pour décoder cette cassure radicale; un passage de témoin clair et net ne peut qu'avoir eu lieu entre ces deux époques, pour la simple et bonne raison que l'idée d'un changement tout progressif et s'opérant pas à pas n'est pas compatible avec ce qu'a été le Queen des années 70, car celui-ci demeure tellement magistral qu'on ne peut penser que le groupe a changé de cap sans lui dire adieu au préalable. Sans clore un chapitre pour en ouvrir un autre. La chanson qui fait office de transition véritable entre les deux grandes périodes de Queen, celle qui se pose à la fois comme le chant du cygne des premières années du groupe, et le berceau des suivantes, est Play The Game.

3 minutes 30 bien sngulières que celles de cette face A de 1980 qui relie à elle seule Bohemian Rhapsody à Radio Ga GaPlay The Game n'est ni le meilleur single de Queen, ni leur plus grand succès; pourtant, il en dit bien plus sur l'essence de la Reine que de nombreux autres morceaux. Il n'y avait pas que le changement de look qui était radical. Les fans de la première heure étaient condamnés à sentir, dès les premières secondes de la chanson, ce que c'est que de se prendre un grand coup de couteau dans le dos. Play The Game s'ouvre en effet par une introduction futuriste entièrement à base de... synthétiseur. La fierté absolue que laissaient transparaître les productions seventies de Queen est envoyée dans la tombe en 15 secondes chrono. Leur grande marque de fabrique était de ne jamais utiliser le mondre synthétiseur. Tous les albums avaient droit à la même mention dans les crédits: "No synthetizors !" agissait comme un emblème imperturbable, la devise du royaume. Queen a vendu son âme aux joies de l'électronique eighties. La tradition est fracassée de plein fouet, le groupe ne sera plus jamais le même.

La chanson commence véritablement sur une ouverture de Mercury, piano/voix. Freddie a écrit et composé Play The Game, morceau assez personnel, parlant d'une rupture sentimentale. On frémit lorsque sa voix et son piano surgissent, parce qu'on ne sait que trop ce que le chanteur, dans ses moments les plus mélancoliques, a pu nous offrir comme merveilles par le passé. Nevermore, bombe émotionnelle aussi courte que surpuissante, ou My Melancholy Blues, splendide conclusion de l'album News Of The World qui avait assez de quoi justifier à elle seule l'écoute de ce dernier. Mercury semble ainsi vouloir perpétrer un grain de ballade qui lui est cher dans les années 70. Play The Game a bien ça dans le sang: il s'agit d'un morceau centré sur le piano, qui, sans être d'une tristesse insondable, ne compte pas non plus parmi ce que le groupe a fait de plus joyeux. La recette d'un Mercury impérial vocalement, et délicieusement secondé par les choeurs si singuliers du reste du groupe fonctionne toujours aussi bien, il suffit d'entendre le refrain pour s'en convaincre; et, du reste, un "let yourself go" choral sur le deuxième couplet, par exemple, a fortement de quoi rappeler l'ouverture d'un Bohemian Rhapsody. Toutefois, c'est une chanson relativement simple dans son schéma couplet/refrain, résolument pop et épurée: pas de puissance, de grandeur imposante; un morceau sobre pour du Queen, en fin de compte. On se rapproche donc de la simplicité affichée par les futurs I Want To Break Free ou A Kind Of Magic. Exception faite, peut-être, du pont central.

Décidément, Freddie semble ne pas pouvoir s'empêcher de faire prendre des trajectoires inattendues à ses chansons. Le coeur de Play The Game prêche en la faveur d'un Queen façon pièce montée. Remarquable de bout en bout, d'abord s'éloignant des deux premiers enchaînements couplet/refrain tout en restant d'une haute classe mélodique. Les choeurs sont splendides, venant soutenir peu à peu Mercury, qui, quant à lui, monte de plus en plus haut. Cette montée aboutit sur une réponse, un "play the game" répété quatre fois de manière descendante par les choeurs. Dès lors, on pense aux constructions des harmonies vocales de Somebody To Love, on revient au Queen de 1976, lorsque les synthés viennent s'interposer. Voilà qui sonne tout de suite moins 1976. La chanson revient finalement à son topo original, lequel est agrémenté d'un magnifique solo de Brian May sonnant plus british que jamais. Racé, court et simple, infiniment efficace, flegmatique; typiquement le genre de perle qui amenait une couleur sublime à un You're My Best Friend, et qui est condamné à ne plus vraiment apparaître dans le Queen eighties, ou alors, en beaucoup moins intemporel et prenant aux tripes. Play The Game s'achève enfin sur son refrain, repris ad libitum, Freddie ne se privant pas de quelques variations vocales.

Nous voilà donc face à une chanson qui se pose parfaitement comme la transition entre deux périodes, ses différents élements penchant tour à tour du côté seventies et du côté eighties. La suite directe, pour Queen, ça sera Another One Bites The Dust et ses effets sonores, la bande-son minable de Flash Gordon, le disco-funk soupasse de Hot Space, pour arriver enfin aux bidouillages infects de Radio Ga Ga. Quelque chose s'est produit dans Play The Game, qui sert indéniablement de déclic à un groupe dont la musique s'apprête à être repensée de bout en bout. Un clip sera assorti au morceau, d'un kitschissime rarement égalé. Les micros volent dans l'espace (si, si); Mercury saute à l'envers sur la batterie de Taylor, apparait torse nu et transpirant; chaque membre du groupe se voit, derrière lui, affublé d'un décor fait de fausses flammes de différentes couleurs. 34 ans plus tard, mieux vaut rire de cette vidéo ancrée dans son époque. Le single a mieux vieilli que le clip, fort heureusement pour lui, et les nouveaux looks de chaque membre deviennent une marque de fabrique ineffaçable de la mémoire collective dès lors qu'on évoque le nom de Queen. Pourtant, chanson, clip et moustache fonctionnent de la même manière: le tout semble ne pas s'appeler Play The Game pour rien. Il faut en effet jouer le jeu d'une époque, d'une décennie nouvelle; dire adieu à ce qui a précédé. C'est non sans certains regrets que le fan des années 70 de Queen écoute Play The Game aujourd'hui, car il sait ce qu'elle signifie. Pourtant, elle garde un charme, sans doute une nostalgie inhérente à ce qu'elle est, et qui fait qu'on ne peut que l'apprécier. Les années 80 ne seront pas aussi belles pour Queen que les autres. La transition, elle, était superbement bien assurée.